Gustave Lefrançais, anarchiste et communard ! Les grands noms de l’anarchisme, épisode 9.

Adolphe Gustave Lefrançois dit Gustave Lefrançais, né le 30 janvier 1826 dans une famille anti-bonapartiste et mort le 16 mai 1901 à Paris (XIVe arrondissement), est un socialiste, révolutionnaire et anarchiste français, et une personnalité de la Commune de Paris.

Élève de l’École normale d’instituteurs de Versailles en 1842, il n’obtient pourtant pas de poste. L’interdiction professionnelle pour opinion sulfureuse existait déjà. Les différents collèges “libres” où il tente d’enseigner le renvoient rapidement. Après le remplacement provisoire d’un collègue à Dourdan, où il a maille à partir avec le curé local, il doit se résigner à devenir commis en écriture chez un entrepreneur parisien.

En 1848, il adhère à l’Association des instituteurs et institutrices socialistes, ce qui lui vaut d’être condamné à trois mois de prison et deux années de résidence surveillée à Dijon pour détention d’armes de guerre puis exilé à Londres en 1851. Il peut, entre Dean Street et Greek Street, y croiser Marx, Mazzini ou Louis Blanc. Il y fonde un restaurant coopératif, « La Sociale », avant de revenir à Paris en 1853.

Dans les années soixante, il se plonge dans l’activité moléculaire des clubs et réunions où le mouvement socialiste reconstitue ses forces. Les rapports de police le considèrent comme un des orateurs les plus populaires de l’époque : « Il développe ses théories sur la propriété collective et la suppression de l’héritage ; il attaque violemment l’institution du mariage et préconise l’union libre. »

Membre du Comité de Vigilance pendant le siège de Paris en 1870, Lefrançais participe activement à l’émeute du 31 octobre contre la mollesse des vainqueurs du 4 septembre. Emprisonné quatre mois à Mazas, puis à Vincennes et à la Santé, il est élu maire adjoint du XXe arrondissement et acquitté par un conseil de guerre le 24 février 1871. L’un des 43 socialistes révolutionnaires présentés par l’Internationale aux élections du 8 février. Le 26 mars 1871, il est élu au Conseil de la Commune par le IVe arrondissement. Il est jusqu’au 3 avril membre de la commission exécutive, puis de celle du Travail et de l’Échange, enfin celle des Finances (21 avril). Il vote contre la création du Comité de Salut public. Pendant la Semaine sanglante, il combat sur les dernières barricades de la Bastille et de l’Arsenal, il parvient à se réfugier à Genève. Il est condamné à mort par contumace par le Conseil de Guerre le 30 août 1872.

Moins célèbre que Varlin, Vallès, Flourens ou Rossel, il fut pourtant le premier président de la Commune de Paris et, tout Lefrançais qu’il fût, Eugène Pottier lui dédia L’Internationale.

Au sein de l’Association internationale des travailleurs, il adhère à la Fédération « anti-autoritaire » jurassienne de tendance bakouniniste, encourant les foudres des « marxistes » qui dénoncent son rôle à la tête de ces « aliénés » et il participe au congrès de St Imier en septembre 1872. Il collabore à La Révolution sociale, organe de la fédération.

Il collabore à divers journaux anarchistes, publie l’Étude sur le mouvement communaliste de Paris en 1871 et devient un des collaborateurs d’Élisée Reclus notamment dans ses travaux de géographie. Il rentre en France après l’amnistie de 1880.

Gustave Lefrançais

Ayant souvent dénoncé « la duperie du suffrage universel », il accepte d’être candidat aux élections législatives de 1889, par protestation “anti-ferryste et anti-boulangiste”.

Il meurt le 16 mai 1901. Enterré le 19 au Père Lachaise, un compagnon lit son propre testament :

« Je meurs de plus en plus convaincu que les idées sociales que j’ai professées toute ma vie et pour lesquelles j’ai lutté autant que j’ai pu sont justes et vraies. Je meurs de plus en plus convaincu que la société au milieu de laquelle j’ai vécu n’est que le plus cynique et le plus monstrueux des brigandages. Je meurs en professant le plus profond mépris pour tous les partis politiques, fussent-ils socialistes, n’ayant jamais considéré ces partis que comme des groupements de simples niais dirigés par d’éhontés ambitieux sans scrupules ni vergogne. Pour dernières recommandations, je prie mon fils Paul de veiller à ce que mon enterrement – exclusivement civil bien entendu – soit aussi simple que l’a été ma vie elle-même, et à ce que je ne sois accompagné que de ceux qui m’ont connu comme ami et ont bien voulu m’accorder soit leur affection, soit plus simplement leur estime. »

Le citoyen Gustave Lefrançais a tout connu : la misère, la prison, l’exil, la conspiration, l’insurrection, et la condamnation capitale. Sans jamais renoncer. Entre les massacres de juin 1848 et ceux de la Semaine sanglante, sa vie est un exemple de droiture et de fidélité à la cause des exploités et des opprimés.

Gustave Lefrançais, instituteur exilé à Genève pour avoir pris fait et cause pour le soulèvement de 1871 — libertaire, c’est à lui que l’auteur de L’Internationale dédia ces vers avant qu’ils ne devinssent l’hymne que l’on sait. Et Lefrançais de le rappeler : la ligne de fracture n’est pas tant entre républicains et monarchistes qu’entre ceux qui, en bas, vendent leur force de travail pour vivre et ceux “de tous poils et de toutes couleurs” qui, au sommet, emploient, encaissent et manœuvrent.

Extrait tiré de Souvenirs d’un révolutionnaire, tome 2, Éditions Ressouvenance, 2009 —  texte original paru en 1886 dans le journal Le Cri du peuple.

Préface de Lucien Descaves :

Un visage jaune et pensif, troué de deux yeux profonds et doux; on dirait, au premier abord, un résigné, un chrétien. Mais le frémissement de la lèvre trahit les ardeurs du convaincu, et le « prenant » de la voix dénonce l’âme de ce porteur de riflard. La parole jaillit, chaude et vibrante, dans un trémolo de colère, mais, de même qu’il a l’habit de tout le monde et le chapeau plat, il a le geste simple. Sa phrase ne flambe point — quoiqu’elle brûle.

    Cette tête de rêveur ne s’agite pas sur le buste chétif qu’elle surmonte, son poing fermé n’ébranle pas le bois de la tribune, son geste ne boxe pas la poitrine de l’ennemi. Il s’appuie sur un livre, comme lorsqu’il était instituteur et surveillait la classe.

    Parfois même il semble, en commençant, faire la leçon et tenir une férule; mais dès qu’il arrive aux entrailles de la question, il oublie l’accent du magister et devient, soudain, un frappeur d’idées qui fument sous son coup de marteau à grande volée. Il cogne droit et profond!

    C’est le plus redoutable des tribuns, parce qu’il est sobre, raisonneur… et bilieux.

    C’est la bile du peuple, de l’immense foule au front terreux, qu’il a dans le sang et qui jaunit ses phrases pleines, et qui donne à ses improvisations le ton des médailles en vieil or.

    Portant la peine de cette jaunisse révolutionnaire, ayant une sensibilité d’écorché, lui, l’avocat des saignants! Blessant les autres sans le vouloir, ce blessé! Mais plein d’honnêteté et de courage — et sa vie parlant aussi haut que son éloquence en faveur de ses convictions. Ce Lefrançais là est le grand orateur du parti socialiste.

« Le patriotisme de Thiers et de toutes les classes dirigeantes, républicaines et monarchistes ! C’est à crever de rire lorsqu’on en parle, vraiment. La patrie, pour cette tourbe d’effrontés coquins, c’est la caisse. Leur France à eux va de la Banque à la Bourse et pas au-delà. Aussi n’eurent-ils tous qu’un cri, du 4 septembre 1870 au 28 mai 1871 : « Aidez-nous, braves Allemands, à sauver la caisse. Nous la partageons ensemble. Nous trouverons bien le moyen de nous rembourser ensuite grâce au travail de ceux dont nous aurons égorgé les pères. » […] Les vrais « crimes » de la Commune, ô bourgeois de tous poils et de toutes couleurs : monarchistes, bonapartistes et vous aussi républicains roses ou même écarlates ; les vrais crimes de la Commune, qu’à son honneur vous ne lui pardonnerez jamais ni les uns ni les autres, je vais vous les énumérer.

La Commune, c’est le parti de ceux qui avaient d’abord protesté contre la guerre en juillet 1870, mais qui, voyant l’honneur et l’intégrité de la France compromises par votre lâcheté sous l’Empire, ont tenté l’impossible pour que l’envahisseur fût repoussé hors des frontières, alors que vous ne songiez qu’à lui livrer Paris pour reprendre au plus vite votre existence de tripoteurs et de jouisseurs. La Commune, pendant six mois, a mis en échec votre œuvre de trahison. Jamais, jamais vous ne le lui pardonnerez. La Commune a démontré que le prolétariat était préparé à s’administrer lui-même et pouvait se passer de vous, alors que vous vous prétendiez seuls capables de « mener les affaires ». La réorganisation immédiate des services publics que vous aviez abandonnés, en est la preuve évidente. Jamais vous ne le lui pardonnerez. La Commune a tenté de substituer l’action directe et le contrôle incessant des citoyens à vos gouvernements, tous basés sur la « raison d’État », derrière laquelle s’abritent vos pilleries et vos infamies gouvernementales de toutes sortes.

Son triomphe menaçait de ruiner à jamais vos déprédations, vos brigandages légaux, vos incessants dénis de justice. Jamais, non jamais, vous ne lui pardonnerez. Vous, moins que tous autres encore, républicains modérés, radicaux et même intransigeants ; car, à l’instar des bonapartistes — vos cousins germains — vous n’aspirez au pouvoir que pour en récolter les monstrueux bénéfices. Vous ne pardonnerez jamais à la Commune d’avoir pour longtemps, et peut-être pour toujours, compromis vos avides espérances, votre seul programme à vous, qui nous reprochez de n’en avoir pas eu. Voilà les vrais, les seuls motifs de vos calomnies à tous ; de votre haine unanime et implacable contre les vaincus de mai 1871, qui, à leur tour, ne pourront jamais trop vous cracher à la face le mépris et le dégoût que vous leur inspirez. Mais après avoir fait justice de vos aboiements contre la Commune, il faut reconnaître d’autre part que, si le mouvement fut vraiment admirable et grand dans son ensemble, ceux qui furent chargés de l’exprimer et de le faire triompher n’échapperont point dans l’Histoire au reproche de n’avoir pas été à la hauteur de leur tâche.

[…] Le dévouement et l’honnêteté de tous sont indiscutables. Mais le savoir-faire, la compréhension, ne furent sans doute pas au même degré que les autres qualités. Et pourquoi ne le reconnaîtrions-nous pas ? Nul de nous, certes, n’a prétendu au titre d’homme de génie. Or, la tâche, immense et complexe, ne pouvait être l’œuvre de quelques-uns seulement. Paris avait à compter avec deux puissants adversaires qui l’entouraient bien autrement qu’il ne l’avait été durant le premier siège. Non seulement leurs forces se pouvaient facilement renouveler, mais elles se seraient même fatalement combinées […]. Au milieu de cette périlleuse situation militaire, presque insurmontable, il fallait tout réorganiser à l’intérieur pour vivre au jour le jour et tenter en même temps de jeter les premiers jalons d’un ordre politique et économique qui préparât l’avènement de l’organisation sociale poursuivie par le prolétariat. En ce qui concerne les difficultés administratives, la Commune peut se rendre cette justice qu’elle a — pour les vaincre — fait preuve de plus de savoir-faire que la bourgeoisie n’en avait montré durant le premier siège. Ce n’est là d’ailleurs qu’un éloge des plus minces. En cela je parle non seulement des membres du Conseil communal, mais aussi de tous les citoyens qui lui ont prêté leurs concours.

Malheureusement, faute de temps et à cause des préoccupations militaires quotidiennes, la Commune, dans son administration, n’apporta guère d’esprit d’innovation. Elle ne sut pas profiter, par exemple — dans l’ordre judiciaire — de l’abandon par leurs titulaires des offices ministériels pour les supprimer. Elle commit au contraire la faute grave de les pourvoir de nouveaux agents. Elle alla même jusqu’à renommer des juges d’instruction, oubliant que depuis longtemps avec raison, les révolutionnaires socialistes réclament la suppression de l’instruction secrète, cet abominable vestige de barbarie resté debout au milieu de nos sociétés prétendues civilisées. Mais toutes ces fautes, la révolution triomphante les pouvait facilement réparer. La terrible, l’irréparable faute du Conseil communal — son crime, dirais-je volontiers — dont la responsabilité retombe entière sur tous ses membres — sans exception —, c’est de n’avoir pas pris possession de la Banque de France, cette formidable Bastille de la société capitaliste que la Commune devait anéantir. Alors qu’on avait tant besoin d’argent pour solder et entretenir largement l’armée révolutionnaire, réduite aux trente sous par jour, comme sous la défense nationale, on se contentait — en deux mois — d’arracher à la Banque quelques millions, dont la moitié d’ailleurs appartenait à la ville de Paris.

Cependant, les maîtres et la maison, comprenant bien qu’il ne fallait pas lésiner pour sauver leur situation, accordaient deux cent cinquante-huit millions au gouvernement versaillais, quitte à s’en récupérer plus tard sur le dos des prolétaires qu’aurait épargnés la mitraille bourgeoise. Indépendamment de ces ressources en numéraire, la Banque avait en portefeuille pour trois cent vingt-huit millions de titres négociables. Enfin il y avait les planches à billets. Qu’on eût fait une mainmise sur cette honorable institution — qui soutient le travail « comme la corde soutient le pendu » — la situation pouvait singulièrement changer de face. La Commune eût pu rémunérer sérieusement ses défenseurs, doter autrement que par décret leurs veuves et leurs orphelins. Plus d’enrôlements forcés ne donnant aucun effectif vraiment utile et créant de nouveaux dangers de trahison. Les bras n’eussent plus manqué, chacun comprenant que, dût-il succomber dans la lutte, le pain serait assuré aux vieux et aux petits. Puis la menace de détruire les titres en portefeuille et de tirer de telles quantités de billets qu’ils fussent avilis jusqu’à tomber au rang des anciens assignats, pouvait mettre la peur au ventre des exploiteurs du travail, de telle sorte qu’ils en vinssent à supplier Versailles de capituler. Les conséquences de cette mainmise pouvaient être d’une incalculable portée. Pourquoi la chose ne se fit-elle pas ? C’est que probablement personne dans le Conseil n’en comprit sur le moment la haute importance.

Aussi ne puis-je m’empêcher de hausser les épaules lorsque je lis dans les journaux que notre vieux Beslay a « sauvé la Banque » — ce dont on ne semble pas lui être déjà si reconnaissant, car il a dû se réfugier en Suisse pour échapper aux balles des massacreurs, qui ne l’auraient certes pas plus épargné que tant d’autres. La vérité est que notre collègue — dont je m’honore d’être l’ami — n’a point eu à opérer ce sauvetage, nul de nous n’ayant songé à s’emparer de la Banque. Que le citoyen eût été hostile à tout tentative de ce genre, il n’y a point à en douter. Le vieux proudhonien était trop imprégné encore de préjugés bourgeois pour s’associer à un pareil acte. Si dévoué qu’il soit à la Révolution sociale, il croit encore à la possibilité pour les prolétaires d’obtenir le crédit gratuit au moyen duquel ils pourront s’organiser en association. Grand bien lui fasse !

[…] Pour la seconde fois en vingt-trois ans, les républicains bourgeois, trahissant leurs promesses, n’ont rien trouvé de mieux que de noyer dans le sang les justes revendications des travailleurs. Juin 1848, Mai 1871 auront appris aux prolétaires ce qu’ils doivent attendre désormais de la fraternité bourgeoise. Deux fois en un quart de siècle on vient de les voir à l’œuvre, ces « fils de la Révolution »… leur mère, comme disait Bancel. On sait maintenant la mesure exacte de la tendresse que ces « amis du peuple » éprouvent pour ceux qui travaillent, souffrent et meurent à la peine. Deux fois ils ont tenu le pouvoir entre leurs mains. Deux fois il a dépendu d’eux de faire de la République la libératrice des opprimés, des misérables ; deux fois ils les ont fait massacrer sans pitié ni scrupule. Sous ce rapport, on doit même leur rendre cette justice qu’ils font plus grand que leurs concurrents politiques. Même le czar de toutes les Russies n’oserait jamais à cette heure faire égorger ainsi par milliers ses sujets de Pétersbourg. Nul ne pourra jamais dépasser les républicains classiques en férocité conservatrice. Est-ce donc à dire que les prolétaires, ceux sur qui pèsent les dîmes de toute nature prélevées par les jouisseurs de l’ordre social actuel, désespérant de la République, n’ont plus qu’à se jeter dans quelque nouvelle restauration monarchique pour en obtenir ce que n’ont su ni voulu leur donner les républicains… ce que ceux-ci ne leur donneront jamais on peut l’affirmer. Ce serait tomber dans une autre aberration.

Entre républicains et monarchistes il n’existe de sérieuse dissidence que sur les moyens de tondre le troupeau… ce dernier n’étant jamais bon qu’à être tondu. Les monarchistes, en général cossus, par conséquent moins pressés, mettent parfois moins d’âpreté dans la forme. C’est surtout qu’entre bonapartistes et républicains — ces frères siamois — que l’entente s’établit, la politique pour eux n’étant qu’un métier propre à les enrichir plus rapidement que d’autres professions dans lesquelles ils seraient incapables de parvenir à la fortune, leur unique objectif. Pourtant, le parti républicain, qui, depuis 1848 notamment, a donné le spectacle de turpitudes dépassant de beaucoup les plus sombres prévisions ; ce parti compte quelques hommes que leur situation sociale, en partie due à leurs efforts personnels soit dans les arts, soit dans les sciences, eût dû, semble-t-il, soustraire à la contagion. Comment donc, en apparence dégagés de toutes mesquines et viles préoccupations d’intérêts égoïstes, non seulement n’ont-ils pas réagi contre l’abaissement de leurs amis politiques, mais dès leur arrivée au pouvoir, se sont-ils montrés eux aussi nos plus féroces adversaires ? C’est là qu’il importe le plus de s’expliquer, et ce qui donnera — peut-être — aux « souvenirs » que je viens de retracer leur véritable portée ; la seule d’ailleurs que j’aie envisagée en les publiant.

Depuis un siècle bientôt, le parti républicain — qui n’a fort heureusement rien de commun avec la République ni avec la Révolution — a certes suffisamment fait preuve de bassesse et d’avidité ; ses trahisons politiques et ses filouteries financières n’ont rien à envier aux ignominies du parti bonapartiste. Mais l’improbité du premier n’explique pas seule ses infamies envers le prolétariat. Elles tiennent d’une part à une erreur de conception et de l’autre à ce que, reconnaissant son impuissance à résoudre les difficultés économiques au milieu desquelles il se débat, il trouve plus simple de les nier… Ou d’en profiter pour pêcher lui-même en eau trouble. Bourrés de traditions classiques, ceux qui depuis un siècle ont représenté officiellement la République n’ont jamais considéré celle-ci que comme un mode quelconque de fonctionnement du principe d’autorité, aussi sacro-saint pour eux que pour le despote le plus absolu. Que l’autorité leur vienne de Dieu ou du Peuple, c’est tout un pour ces braves gens. Dès que les représentants de ce fameux principe — élus ou non — ont parlé, les sujets, les gouvernés, n’ont plus qu’à obéir. Or, qu’est-ce que monarchistes et républicains entendent par l’Autorité ?

Rien autre, s’il vous plaît, que la révélation de ce qui est juste et vrai ; de ce qui doit devenir pour tous la loi, la règle de conduite des citoyens dans leurs relations avec leurs gouvernants — sacrés par Dieu ou émanés d’un suffrage plus ou moins universel et plus ou moins conscient. « Dieu m’a donné mission », disent les premiers ; « Le Peuple m’a donné mandat », disent les seconds. […] Aussi, grâce à cette jolie conception, le peuple souverain, plus encore que les rois fainéants, n’est-il, en réalité, que l’esclave des maires du Palais qui, sous le nom plus moderne de députés, de ministres, etc., se proclament ses maîtres à ce point que ce sont eux qui règlent l’exercice et délimitent les actes du souverain illusoire, dépourvu même du droit de fixer l’heure où il lui conviendra d’agir. Mieux encore ; ce sont les mandataires qui, seuls, ont le droit de préciser les clauses et jusqu’à la durée de leur mandat ! En un mot, la souveraineté du peuple consiste tout simplement à sanctionner par son vote, à légaliser dans la forme et au moment que choisissent ses mandataires, tous les dénis de justice, vexations et extorsions abominables dont — « autrefois » — il était l’objet de la part des monarques. En République, comme en monarchie, c’est l’autorité, c’est-à-dire la volonté et les intérêts des gouvernants qui sont la seule loi. Au peuple, au souverain, comme on l’appelle hypocritement, l’unique droit d’émettre des vœux. L’orgue et la chanson demeurent les mêmes sous les deux régimes. Tout le débat consiste, entre monarchistes et républicains, à savoir qui des uns ou des autres tournera la manivelle… et empochera la recette.

[…] Combien de révolutions politiques parfaitement stériles, même au point de vue purement administratif, depuis bientôt un siècle ? Plus ça change et pire ça devient. Un gouvernement de républicains honnêtes — par impossible — n’aurait d’autre ressource que de se retirer… ou de se décider à prendre sa part du gâteau — quitte à noyer ses remords dans le sang des incorrigibles ennemis de l’ordre social », c’est-à-dire des exploités. Or, aujourd’hui, la République ne vaut qu’autant qu’elle est la négation de toute suprématie, de tout privilège, non seulement d’ordre administratif mais encore et surtout d’ordre économique. La véritable supériorité de la conception républicaine moderne, c’est de supprimer tous droits prétendus acquis ou usurpés par une fraction quelconque, au détriment de la collectivité et des générations à venir de telle sorte que tout nouvel arrivant trouve place au « banquet de la vie ». En un mot, la République moderne, c’est la sociale, qui n’a rien de commun avec les anciennes républiques à esclaves, si chères aux messieurs qui ont fait leurs classes. Le grand honneur de la Commune de Paris de 1871, c’est de l’avoir compris. C’est aussi pour cela que, malgré les griefs que les travailleurs peuvent relever contre elle, elle marquera dans l’Histoire — véritable révolution populaire — le point de départ de la rupture définitive entre le prolétariat et ses exploiteurs monarchistes absolus ou constitutionnels, républicains plus ou moins radicaux ou même intransigeants. Et, que les prolétaires ne l’oublient pas, ces derniers ne sont pas les moins dangereux parmi leurs implacables ennemis.

Elisée Reclus Jules Vallès Louise Michel ses ami-e-s communards…

L’INTERNATIONALE version originale… et celle que l’on connait aujourd’hui…

Couplet 1 :

Debout ! L’âme du prolétaire                                                  Debout, les damnés de la terre

Travailleurs, groupons-nous enfin.                                        Debout, les forçats de la faim

Debout ! Les damnés de la terre !                                          La raison tonne en son cratère,

Debout ! Les forçats de la faim !                                             C’est l’éruption de la fin.

Pour vaincre la misère et l’ombre                                           Du passé faisons table rase,

Foule esclave, debout ! Debout !                                             Foule esclave, debout, debout

C’est nous le droit, c’est nous le nombre :                             Le monde va changer de base,

Nous qui n’étions rien, soyons tout :                                     Nous ne sommes rien, soyons tout.

Refrain :

C’est la lutte finale

Groupons-nous et demain

L’Internationale

Sera le genre humain 

Couplet 2 :

Il n’est pas de sauveurs suprêmes :                                      Il n’est pas de sauveurs suprêmes

Ni Dieu, ni César, ni Tribun.                                                   Ni Dieu, ni César, ni Tribun,

Travailleurs, sauvons-nous nous-mêmes ;                  Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes

Travaillons au salut commun.                                                Décrétons le salut commun.

Pour que les voleurs rendent gorge,                                     Pour que le voleur rende gorge,

Pour tirer l’esprit du cachot,                                                   Pour tirer l’esprit du cachot,

Allumons notre grande forge !                                              Soufflons nous-mêmes notre forge,

Battons le fer quand il est chaud !                                        Battons le fer tant qu’il est chaud.

Refrain

Couplet 3 :

Les Rois nous saoulaient de fumées                           L’État comprime et la Loi triche,

Paix entre nous ! Guerre aux Tyrans !                         L’impôt saigne le malheureux ;

Appliquons la grève aux armées                                 Nul devoir ne s’impose au riche ;

Crosse en l’air ! Et rompons les rangs !                       Le droit du pauvre est un mot creux

Bandit, prince, exploiteur ou prêtre                            C’est assez languir en tutelle,

Qui vit de l’homme est criminel ;                                 L’Égalité veut d’autres lois ;

Notre ennemi, c’est notre maître :                               “Pas de droits sans devoirs, dit-elle

Voilà le mot d’ordre éternel.                                         Égaux pas de devoirs sans droits.”

Refrain

Couplet 4 :

L’engrenage encore va nous tordre :                        Hideux dans leur apothéose,

Le capital est triomphant ;                                         Les rois de la mine et du rail

La mitrailleuse fait de l’ordre                                     Ont-ils jamais fait autre chose

En hachant la femme et l’enfant.                               Que dévaliser le travail ?

L’usure folle en ses colères                                         Dans les coffres-forts de la banque

Sur nos cadavres calcinés                                           Ce qu’il a créé s’est fondu,

Soude à la grève des Salaires                                     En décrétant qu’on le lui rende,

La grève des assassinés.                                             Le peuple ne veut que son dû.

Refrain

Couplet 5 :

Ouvriers, Paysans, nous sommes                                Les rois nous saoulaient de fumée,

Le grand parti des travailleurs.                                   Paix entre nous, guerre aux Tyrans

La terre n’appartient qu’aux hommes.                        Appliquons la grève aux armées,

L’oisif ira loger ailleurs.                                                Crosse en l’air et rompons les rangs !

C’est de nos chairs qu’ils se repaissent !                   S’ils s’obstinent ces cannibales

Si les corbeaux si les vautours                                    A faire de nous des héros,

Un de ces matins disparaissent …                              Ils sauront bientôt que nos balles

La Terre tournera toujours.                                        Sont pour nos propres généraux.

Refrain

Couplet 6 :

Qu’enfin le passé s’engloutisse !                             Ouvriers, paysans, nous sommes

Qu’un genre humain transfiguré                            Le grand parti des travailleurs,

Sous le ciel clair de la Justice                                  La terre n’appartient qu’aux hommes,

Mûrisse avec l’épi doré !                                         L’oisif ira loger ailleurs.

Ne crains plus les nids de chenilles                      Combien de nos chairs se repaissent !

Qui gâtaient l’arbre et ses produits                       Mais si les corbeaux, les vautours,

Travail, étends sur nos familles                             Un de ces matins disparaissent,

Tes rameaux tout rouges de fruits !                      Le soleil brillera toujours.

Refrain

 

Le Monde Libertaire n°1708 du 30 mai 2013
GUSTAVE LEFRANÇAIS ET LES MALENTENDUS DE L’HISTOIRE…
Gustave Lefrançais est très connu des spécialistes de la Commune et, d’une manière plus
générale, des historiens du XIXème siècle, ses Souvenirs d’un révolutionnaire (1902) sont une
des sources importantes pour les commentateurs de cette période. Jeune instituteur, il
participe aux journées révolutionnaires de 1848. Il est révoqué pour ses idées révolutionnaires, insurgé en 1851 puis, exilé à Londres, il rencontre l’anarchiste Joseph Déjacque. De retour en France, il devient l’un des grands animateurs socialistes des réunions populaires parisiennes. Élu de la Commune, il est le premier président de l’Assemblée de Paris en 1871 et une des personnalités de la minorité socialiste anti-autoritaire; il sera parmi les derniers résistants face aux Versaillais. Puis, réfugié en Suisse, il s’oppose au conseil général de l’Internationale et présida le fameux congrès anti-autoritaire de Saint-Imier. Eugène Pottier lui dédicaça le chant L’Internationale et il fut même le secrétaire d’Elisée Reclus. Pourtant, Lefrançais est boudé par les anarchistes et, curieusement, récupéré par des marxistes à tendances libertaires. C’est Daniel Bensaïd qui lui consacre une petite étude, élogieuse mais discrètement orientée, car le «camarade» est ainsi rallié à la grande famille des communistes marxistes : «Avec Lefrançais, on est en bonne compagnie. On se sent tout simplement chez soi», écrit-il. Mieux encore, un «philosophe marxiste, nietzschéen et heideggerien», qui préfère garder l’anonymat, a pris son nom pour signer des articles sur Internet. Ainsi un Gustave Lefrançais s’exprime sur Rouge Midi, journal communiste pour le rassemblement. Ce traitement du personnage historique laisse une étrange impression de récupération et de refoulement mêlés.
Il est déjà surprenant de constater qu’il n’a pas fait l’objet d’une biographie ou d’une étude particulière. En dehors de cette évocation de Bensaïd, de la notice du Maitron, et de l’étude que Jan Cerny lui a consacrée en présentation des Souvenirs, il n’y a rien! Cet article n’a pas la prétention de combler ce vide, mais souhaite relever trois malentendus de l’histoire à son propos. Lefrançais se disait communiste, il fut à l’occasion «électionniste» et critiqua vivement les anarchistes après 1880! Voilà, ce que le présent article voudrait aborder, en attendant que des curieux ou des chercheurs plus compétents approfondissent la question à partir des archives disponible à l’Institut international d’histoire sociale à Amsterdam,
notamment la suite manuscrite de ses Souvenirs.
Lefrançais et le communisme
Gustave Lefrançais est un vieux communiste quarante-huitard, sous l’influence de Fourier et de Pierre Leroux. Mais il évolue lors de son exil londonien, au contact de Joseph Déjacque, qui revendique un anarchisme encore plus radical que celui de Proudhon. Ce radicalisme, dû en partie à la proscription, se rencontrait chez des socialistes indépendants qui, à l’exemple d’un Ernest Cœurderoy, se tenaient en dehors des écoles et des partis, s’inspirant autant du fouriérisme que de l’anarchisme proudhonien. De retour en France, Lefrançais fréquenta les proches de Proudhon, Alfred Darimon et Georges Duchêne notamment, et
«milita» avec Alfred Briosne qui présentait le collectivisme comme une synthèse de
l’individualisme et du communisme. Lefrançais se tenait à distance des communistes un peu mystiques ou attardés du babouvisme et des doctrinaires du blanquisme et, en parlant de ses propres positions à la troisième personne, il «s’affirme communiste également, mais
[il n’a] pas encore trouvé de définition donnant une idée précise de la façon dont [il] comprend l’organisation sociale de l’avenir» (Souvenirs d’un révolutionnaire). Son communisme s’inspirait des idées de son compagnon Briosne et s’opposait à l’individualisme du «Fais ce que veux», comme au communisme du «Puise à même le fonds commun de la richesse sociale». Sa conception du socialisme est essentiellement mutualiste-collectiviste et, selon lui, les anarchistes, après 1873, n’avaient rien apporté de nouveau : «lorsqu’on parcourt la littérature anarchiste – brochures, livres, journaux, manifestes et programmes de leurs divers groupements – on s’aperçoit promptement qu’aucune de leurs critiques et revendications politiques et économiques contre l’ordre social actuel ne diffère, dans la forme ni dans le fond, de celles exposées depuis longtemps par les socialistes qui les ont précédés». Sa référence à l’anarchisme proudhonien apparaît très nettement quant il ajoute : «je ne leur ferai non plus l’injure de supposer qu’ils s’imaginent même avoir inventé l’abstention électorale».
Le communisme libéral d’un Varlin ou d’un Lefrançais ne doit donc pas être confondu avec le communisme libertaire de la deuxième génération, dont Kropotkine, «partisans de l’abandon de la parole collectiviste», affirmait la nouveauté en commentant le texte initiateur de Cafiero (Communisme et anarchie, 1880).
Lefrançais et les élections
Gustave Lefrançais est abstentionniste en 1863, mais il eut l’idée avec Duchêne d’une petite provocation qu’il raconte ainsi dans ses Souvenirs : «Nous avions eu la drolatique pensée, Duchêne et moi, de donner à l’abstention une expression plus tangible, en l’incarnant dans une candidature unique pour toutes les sections de Paris et dont le caractère burlesque eût indiqué nettement le but que nous nous proposions». Mais, en 1869, Lefrançais est désespéré: «Plus de socialistes, tous candidats ou électeurs» et il raconte comment il sera conduit à devenir, lui-même, candidat de l’abstention. Cette campagne de protestation conduira à la Commune où les révolutionnaires se firent élire, non pour «légiférer» (même
s’ils le feront à propos de Paris!), mais pour faire sécession avec l’ordre politique du pays. Lefrançais est avec les minoritaires : «Adversaires absolus de la notion d’autorité gouvernementale et convaincus que la révolution sociale ne s’effectuera que lorsque les institutions politiques actuelles, toutes représentatives du principe autoritaire, auront cédé la place à de nouvelles institutions ayant l’autonomie communale pour base» (Etude sur le mouvement communaliste). Quant à sa candidature aux législatives de 1889, elle fut de circonstance pour s’opposer au boulangisme et totalement réactive. Murray Bookchin en fait
un précurseur du municipalisme libertaire, mais il faut souligner que Lefrançais n’avait pas connaissance d’expériences postérieures, notamment celles des «provos» hollandais et des Verts, pour juger de la validité de l’option participative aux municipales. Mais c’est surtout la protestation du communard adressée aux grands théoriciens du communisme libertaire qui fut interprétée comme une attitude anti-anarchiste et le mit à l’index du mouvement.
Lefrançais et l’anarchisme
En écrivant son brûlot Où vont les anarchistes? en 1887, Lefrançais provoqua une violente riposte des anarchistes suisses, qui le traiteront de renégat et de votard! Max Nettlau classe ce texte, dans la Bibliographie de l’anarchie, parmi les critiques autoritaires anti-anarchistes. Pourtant, il devance le célèbre réquisitoire anti-individualiste que Merlino formulera en 1893 (L’Individualisme dans l’anarchisme) et qui demeure un classique du mouvement. Lefrançais est ainsi le premier à avoir condamné les stupidités anti-organisationnelles du spontanéisme libertaire, à remettre en cause l’antipatriotisme dans son illusion pacifiste, à critiquer l’abondancisme et l’économie de prise au tas, l’aventurisme dangereux de la reprise individuelle et la violence aveugle de la propagande par le fait. Mais, s’il rejette catégoriquement l’attitude de cet anarchisme qu’il qualifie de «moderne», c’est au nom d’un anarchisme socialiste révolutionnaire. Il reproche surtout à ces anarchistes «modernes» leurs prétentions nouvelles attachées au dogme individualiste. «Quant à leurs négations, écrit-il, leurs critiques du présent, il y a belle lurette que les socialistes de toutes écoles sont d’accord sur ces négations et ces critiques. Depuis que Proudhon a passé par là, elles sont monnaie courante pour tous les révolutionnaires».
Il est intéressant de noter que Lefrançais ne fait pas allusion au congrès de Saint-Imier, qu’il présida, pour commenter la naissance de cet «anarchisme moderne» , mais au 6ème congrès tenu à Genève en 1873, qui vota la révision des statuts généraux, «dans lequel, écrit-il, furent rompues toutes attaches avec le conseil général de Londres, dont les allures dictatoriales, sous l’influence de Marx, avaient soulevé une formidable opposition parmi les sections demeurées fidèles à l’esprit fédéraliste qui avait jusque-là caractérisé l’Internationale tout entière». Il se rappelle à l’occasion «avec quelle fougue toute méridionale, le compagnon Brousse […] raillait les partisans du quatrième état, dont il est aujourd’hui l’un des plus fervents zélateur». Ce que Lefrançais reproche encore à cette deuxième génération d’anarchistes, et à Reclus lui-même, c’est une remise en cause de la Commune : «Pauvre Commune! traitée d’autoritaire» , écrit-il. Il défendait la nécessité d’une administration des services publics en s’appuyant sur le rapport belge présenté au congrès de l’AIT de Bruxelles en 1874. Celui-ci avait suscité quelques réactions légitimes de James Guillaume, non pas sur la nécessité des services publics, mais sur l’usage du mot État et des confusions qui pouvaient s’ensuivre. Or, si De Paepe, qui était à l’origine de ce rapport, évolua comme l’avait senti Guillaume vers un socialisme d’État avec Brousse, Costa et Malon, Lefrançais n’évolua pas avec eux vers le parlementarisme.
Enfin il dénonce avec lucidité la dangerosité de la propagande par le fait, mais il ne condamne pas ces actes par pleurnicherie morale. Il avoue, face à la «morale»
bourgeoise, admirer ces révoltés, mais il refuse la politique de l’exemple : «Est-ce pour substituer un brigandage à un autre que les prolétaires luttent et meurent depuis tant d’années? “Eux dessous, nous dessus”, telle était la formule adoptée par la bourgeoisie – suivant Danton – lors de la Révolution, en parlant de l’aristocratie qu’il s’agissait de
renverser. “Ni dessus, ni dessous”, telle la formule des révolutionnaires socialistes. Les procédés recommandés par les anarchistes nous ramèneraient simplement à la première de ces formules. Il y aurait substitution et non révolution – mais les travailleurs n’en continueraient pas moins à rester “dessous”».
La critique de Lefrançais est pertinente mais, contrairement à Merlino, il n’abandonne pas ces convictions anarchistes. En 1897, il répond ainsi à une enquête de la Revue blanche : «La situation avilissante dans laquelle se trouve à cette heure la République française, situation voulue par tous ceux qui ont tenu en main le gouvernement, depuis le 4 septembre 1870, en fidèles continuateurs du système inauguré par les républicains le 24 février 1948, prouve clairement que le prolétariat n’a rien à espérer de ceux qui ne veulent point reconnaître que la révolution et l’autorité – républicaine ou royaliste – sont antagonistes. […] Les vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis n’ont fait que me convaincre de plus en plus que cette minorité [de la Commune] avait raison et que le prolétariat n’arrivera à s’émanciper réellement qu’à la condition de se débarrasser de la République, dernière forme, et non la moins malfaisante, des gouvernements autoritaires. Mais s’il s’entête dans la folle espérance d’arriver à son émancipation par la fameuse “conquête des pouvoir publics”, il se ménage certainement une nouvelle et sanglante déception, dont il pourrait bien ne plus se relever de longtemps».
Dans son testament qui fut lu le jour de son enterrement, il disait encore : «Je meurs de plus en plus convaincu que les idées sociales que j’ai professées toute ma vie et pour lesquelles j’ai lutté autant que j’ai pu sont justes et vraies. Je meurs de plus en plus convaincu que la société au milieu de laquelle j’ai vécu n’est que le plus cynique et le plus monstrueux des brigandages. Je meurs en professant le plus profond mépris pour tous les partis politiques, fussent-ils socialistes, n’ayant jamais considéré ces partis que comme des groupements de simples niais dirigés par d’éhontés ambitieux sans scrupules ni vergogne…».
Lefrançais n’a pas besoin d’être réhabilité, mais doit être compris pour ce qu’il était : un anarchiste sincère en désaccord avec l’évolution d’un mouvement qui privilégiait l’individualisme philosophique et le communisme idéologique au détriment du socialisme révolutionnaire et anti-autoritaire qui avait été à son origine.
Claude FREJAVILLE.
Ainsi s’achève Les Grands de l’Anarchisme N° 9 dédié à Gustave Lefrançais.
Alain l’Anar

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